samedi 15 juin 2019

SAINT-BERNARD


Ah, le con ! Y s'est encore chié dessus ! Va encore falloir que je le dessape pour le coller sous la douche. Et monsieur va encore gueuler parce que je fais des trous dans ses fringues avec mes dents. Putain de boulet !

Deux mois qu'il s'est fait lourder par une grognasse blonde, et tous les soirs il continue de lui jouer la sérénade, et chaque fois il se fait remballer, et tous les matins il rapplique à la maison aussi chargé qu'un supertanker ! Et  je  le  retrouve  vautré  sur  le  paillasson, baignant  dans  son  vomi. Putain ! Faut vraiment avoir foi en l'humanité pour supporter ça.

Des fois, je me dis que je mériterais une médaille ! Des fois aussi, je me dis que je devrais le laisser crever sur le trottoir, mais il se ferait bouffer par tous les clébards du quartier, et ça me ferait quand même un peu mal au cœur. Parce que, finalement, je l'aime plutôt bien, ce mec-là. Il est venu me chercher quand j'étais en galère, il a soigné mes blessures, il m'a nourri, il m'a ouvert les portes de sa piaule… et même si c'est pas Versailles, c'est quand même chauffé l'hiver et plus confortable que sous les ponts !

Ah ! Si je pouvais, je lui dirais bien que les gonzesses c'est pas important. Tiens, moi quand je veux tirer un coup, je vais voir la petite bergère allemande qui habite au coin de la rue. Crac ! Crac ! Badaboum ! Dans les fourrés, vite fait, bien fait ! Après, on se revoit… ou pas ! On n'a pas d'obligations l'un envers l'autre.

Mais vous, les humains, comme si vous n'étiez pas déjà plus handicapés que nous côté sentiments, vous avez inventé la fidélité. Et que je me colle avec une nana, et que nous vieillirons ensemble, et que nous aurons des enfants, et que je t'aime plus qu'hier et moins que demain. Et comment ça se termine systématiquement ?… En eau de boudin !!!

Ah ! Ben tiens, en parlant de boudin, faut encore que je traîne mon poivrot de maître sous la douche… après, je vais me taper une sieste dans ma niche et rêver à la belle chihuahua de la jolie voisine !

mercredi 12 juin 2019

NINI


Disons-le tout net : tante Nini était un peu neuneu
Mais, Dieu, qu'elle était belle, tante Nini
Quand elle souriait de toutes ses dents
Quand elle souriait, on aurait dit un soleil
Un soleil ou un ange
Ou un petit oiseau tombé du nid, Nini
Elle était si belle, tante Nini
Qu'elle avait un amoureux
Ils étaient si beaux tous les deux
Quand ils se promenaient le long du canal

dimanche 9 juin 2019

EL TORO


Hey ! J'l'avais dit ou j'l'avais pas dit qu'y fallait pas me faire chier ? Ah, évidemment, s'y faut parler l'andalou pour se faire comprendre, on n'est pas sortis de l'arène !

En tout cas, dès que j'l'ai vu, l'aut' guignol avec son costard de fiotte, direct j'ai visé les couilles… enfin, les couilles, j'dirais plutôt des noyaux de cerise ! Et ouaih, ça fait le mariole avec son chiffon rouge, mais y'a rien dans le calbard ! Comment il a couiné quand j'lui ai fourré bien profond dans le fion… y gueulait sa mère comme un goret qu'on étripe ! Et après que je lui ai bien déchiqueté l'anus, j'lui ai chié sur la gueule ! Pour une fois qu'on peut s'marrer, on va pas s'géner !!!

Oh, putain ! Ses copains étaient vénères, y z'ont commencé à me piquer le cul avec leurs aiguilles à tricoter. Ceux-là aussi, j'les ai fait valser. Et un, et deux, et trois zéro pour bibi ! Madre de Dios ! C'était pas beau à voir, y'avait de la barbaque éclatée partout sur la rambarde, ça sentait la merde comme c'est pas possible… j'ai failli vomir ! Heureusement, j'ai un peu de savoir-vivre, j'me suis retenu ! Le caca, ça va, mais le vomi, le public aime pas ça ! J'ai bien vu quelques chaudasses virer de l'œil. Hey ! Les filles, faut pas venir à la corrida si vous aimez pas le sang. Enfin, quand c'est celui du taureau, ça va, ça passe, mais si c'est celui du toréro, oh la la ! tout de suite, c'est pipi dans la culotte !

Rhâââ, les salauds ! Ils ont appelé du renfort ! Ça déboule de partout, vont pas me lâcher, ces cons ! J'crois bien que je sortirai pas vivant de c'trou à rat. Mais avant de crever, je vais encore en éclater quelques-uns et quand je serai vraiment trop esquinté par ce combat, j'irai me coucher au milieu de l'arène. Alors je poserai ma tête sur le sable et je fredonnerai cette chanson que j'aime tant :

« Si, si hombre, hombre
Baila, baila
Hay que bailar de nuevo
Y mataremos otros
Otras vidas, y otros toros
Y mataremos otros
Venga, venga a bailar
Y mataremos otros »

dimanche 2 juin 2019

J'OINS TON JOINT


Faut être sacrément balèze
Pour écrire un poème sur le mois de juin
Pass'que franchement, "juin" ça rime à rien !
À part avec "j'oins" du verbe "oindre"
Ou avec "joint"… de culasse
Ah ! Culasse, voilà un mot qui rime bien
Du coup, on pourrait dire : « J'oins ton joint »
Genre je te beurre la rondelle
En terme de poésie, on a déjà fait mieux !
On peut aussi taper dans les rimes moins riches
Les canards font coin ! coin !
Le bébé fait ouin ! ouin !
Je te beurre la rondelle dans le foin !
Mouaif !…

Finalement, pour écrire un poème sur le mois de juin
Faut être un sacré foutu bon écrivain
Ce que je ne suis… POINT !

samedi 18 mai 2019

CE QU'IL TE PLAÎT


Tu peux fumer en paix un calumet
Dans les orties, pousser mémé
L'assommer ou même la dégommer
Pour enfin pouvoir la plumer
Personne ne va te diffamer
Certains peut-être vont t'acclamer


Des belles pépées, tu peux charmer
De ton sourire les désarmer
Leurs petits cœurs enflammer
Entre guillemets, tu es un gourmet
Tu peux en faire ton entremets
Sans pour autant être à blâmer


Tu peux tout faire en mai
Rester chez toi enfermé,
À rêver des Beatles se reformer
Sans s'alarmer, je peux l'affirmer
Fais ce qu'il te plaît en mai
Mais n'omets jamais d'aimer

samedi 4 mai 2019

ROADHOUSE BLUES


C'est l'histoire du p'tit gars Jim et de sa copine Marylou. À bord d'un pick-up Chrysler cabossé, ils roulent sur une interminable route poussiéreuse comme on n'en trouve qu'au cœur des États-Unis. Direction : là où le soleil se couche. La radio crache un vieux titre des Doors.

Ils fuient la ville, ils fuient l'ennui, ils fuient l'ordre et la morale... surtout, ils fuient un père qui n'admet pas que sa fille en pince pour un black. Le soir tombe mais la chaleur est encore étouffante. Les yeux pleins de sable et de rêves, ils se garent sur le parking d'un motel miteux. Un chien pouilleux dort sur le lino râpé du hall d'entrée. Ça sent la transpiration, la bière chaude et l'haleine négligée. Le proprio empoche les 40 dollars et leur présente le registre à remplir. Le p'tit gars signe : Jim Morrison. Le chien baille... le proprio aussi !

Maintenant, il fait nuit. Pas une étoile au firmament. Demain, il va pleuvoir... c'est sûr. Dans les collines alentours, les chacals donnent un concert. Jim et Marylou dorment enlacés dans les draps froissés d'un lit trop grand. Un violent coup de botte fait voler la porte et les gonds. Dans l'embrasure : le père de Marylou. Il n'admet pas que sa fille en pince pour un black... c'est sûr.  

Ku ! Klux ! Klan !  C'est le bruit que fait la culasse de la carabine qu'il recharge... 

mardi 30 avril 2019

ICI PARIS


J'ai perdu mon mari à Paris, criait Marie
Partie de cache-cache à Paris, je parie
Pas vu, pas pris à Paris, Marie chérie
Chantait Harry, le mari hilare d'Hillary

Jean-Louis, le mari de Marie est parti
Avec Hillary dont le mari Harry est aigri
Les deux amis enfin réunis à Roissy
Partent en safari fissa aux Canaries

Puisqu'il en est ainsi, dit Marie ébahie
Filons aussi, cher Harry, aux Canaries
Que nenni, fit Harry, un poil surpris
Allons plutôt, ma belle amie, à Zanzibar

dimanche 21 avril 2019

LA CÉLÉBRITÉ


Je dédie cette chronique à des gourdasses comme Loana et autres Nabila qui sont élevées au rang de stâââââr, simplement pour s'être faites déglinguer dans une auge à cochons ou avoir étalé leur QI de mollusque dystrophique en prime time… parfois les deux en même temps.

Ce n'est pas parce que Nikos et ses cons frères ne tarissent pas d'éloges sur ce genre de boudins gonflés d'autant de silicone qu'il en faudrait pour rénover les tours jumelles du World Trade Center, que l'on doit laisser passer la caravane sans aboyer.

S'il vous plaît, mesdemoiselles, une fois dans votre triste vie, ouvrez une encyclopédie et lisez les articles dédiés aux femmes qui apparaissent sur cette image. Vous verrez qu'un destin glorieux ne se forge pas seulement en déballant sa viande aux hormones sur les plateaux de télévision.

mercredi 17 avril 2019

INCOGNITO


Putain de bordel de merde ! Ça fait super chier ! Tu te crèves le cul à pondre des chouettes chansons, et tout le monde s'en fout !

Jean, Paul, Georges et Richard sont amis depuis plus de 50 ans. En 1966, ils avaient formé un groupe de rock : The Bottles.

En 1967, ils étaient tous réunis au studio d'enregistrement pour mettre en boîte leur premier disque. Ils avaient bossé comme des malades afin d'obtenir le précieux sésame qui allait peut-être bouleverser leur vie. Pour la face A, Paul et Jean avaient coécrit Des champs de fraises pour toujours, une jolie chanson un peu surréaliste et onirique. Pour la face B, Georges s'était débrouillé tout seul pour pondre Pendant que ma guitare pleure doucement. Deux chouettes chansons qui allaient embraser les hits-parades du monde entier, ils en étaient sûrs.

Le disque s'était plutôt bien écoulé : 17 exemplaires, le premier jour, rien que sur Cherbourg. Une cinquantaine d'autres sur la région parisienne. Quelques autres centaines, les semaines suivantes, en France et en Belgique. Puis, plus rien. Aucune radio n'avait daigné le diffuser. Seul un entrefilet en dernière page d'Ouest-France avait évoqué l'événement. Les maisons de disques étaient restées muettes, les producteurs aux abonnés absents.

Les Bottles ont fini par ranger leurs instruments mais, plus d'un demi-siècle plus tard, ils continuent de se retrouver autour d'un verre pour évoquer ce qui fut la plus belle mais aussi la plus douloureuse période de leur existence. Et quand la patronne du café qui les accueille voit une larme glisser sur leur joue, elle imagine que c'est le travail à la fonderie qui leur a abimé les yeux.

lundi 15 avril 2019

KO AOTEAROA TĒNEI


J'ai vu des gens debout
En pleurs, mais debout
J'ai vu des gens le poing levé
Non pas pour frapper
Mais pour toucher le ciel
J'ai vu des enfants déposer des fleurs
Sur les fleurs déjà posées par leurs parents
J'ai vu un peuple noble, fier et fort
Un peuple bigarré, rude et dynamique
J'ai vu un pays plein de bosses et de balafres
Une nation ouverte et solidaire
Un patrie qui chérit ses enfants
Quelles que soient leurs origines
Et surtout un pays qui se dressera toujours
Contre la haine des prêcheurs infâmes


J'ai vu la Nouvelle-Zélande

 

I've seen people standing up
Crying, but standing up
I saw people with their fists up
Not to hit
But to touch the sky
I've seen children lay flowers
On flowers already placed by their parents
I saw a noble, proud and strong people
A colourful, rugged and dynamic people
I saw a country full of bumps and scarring
An open and supportive nation
A country that cherishes its children
Whatever their origins
And above all a country that will always stand up
Against the hatred of the infamous preachers

I saw New Zealand
 

mardi 9 avril 2019

RE-COMMENCER


On s'est vus
On s'est plus
Émus
Aimés
Plus plus
Plus émus
Plus aimés
Plus vus


L'espoir
De se revoir
De se replaire
Se rémouvoir
Se raimer

vendredi 8 février 2019

LADY KATE


Rhôôôôô, putain, le coup de pied au cul intersidéral ! C'était il y a 40 piges, je m'en souviens comme de ma première turlutte… je parle de l'accessoire de pêche, vous l'aurez compris !

Donc, je me lève tout chiffonné un beau matin. Machinalement, j'allume le transistor posé sur le frigidaire. Je m'apprête à m'affaler devant mon Nescafé et mes tartines de mortadelle, quand je suis comme emporté par un tsunami musical. Un truc que je n'avais jamais entendu… et qui aurait dû me coller de l'urticaire jusqu'à l'Épiphanie. Un truc plein de pianos, de violons et la voix haut perchée d'une nana qui dégageait une énergie incroyable. J'étais baba, scotché à mon tabouret en formica jaune, les valseuses en ébullition ! Et puis ce satané truc se terminait par un solo de guitare lumineux comme un matin de printemps. Putain, j'en bave encore sur mes charentaises !

Résumé de la situation : j'étais en train d'écouter — et d'aimer à la folie — un putain de truc à vingt mille lieues du Cat Scratch Fever qui remplissait mes insomnies, entre un Led Zep et un Rainbow bien tassé. Est-ce que j'étais en train de virer pédé ?!?!?

J'ai alors enfourché mon 101 Peugeot customisé pour aller confier mes angoisses existentielles à mon copain Patrick qui tenait le rayon disques du Prisunic. Il m'a aussitôt rassuré quant à mes orientations sexuelles : nous étions des millions de par le monde à être tombés sous le charme de cette sorcière anglaise qui était parvenue à envoûter les plus bornés bourricots de la métallosphère.

Rassuré, je suis rentré à la maison avec le 33 tours de Kate Bush sous le bras. Je me souviens de cette sublime pochette : plus belle que Paranoid, plus sexy qu'In Rock. Et la jolie bobine de la demoiselle accrochée à son cerf-volant n'était pas près de s'échapper du tréfonds de mon cerveau reptilien. 

♪ ♫ J'ai encore rêvé d'elle ♫ ♪

lundi 4 février 2019

FILLE DE JOIE


                                                   J'étais putain dans une autre vie !
                                                   Geisha du bitume, catin magnifique
                                                   Reine du pavé, psychologue de boudoir
                                                   J'ai paluché de jolis moussaillons
                                                   Cravaché des généraux de salon
                                                   J'ai dépucelé des fils d'archevêques
                                                   Chevauché leurs pères, vidangé leurs aïeux
                                                   J'ai forniqué avec tout ce que la politique
                                                   compte comme bonnes figures
                                                   Baisé avec des stars du showbiz, des assassins
                                                   Des maquereaux, des dealers, des crève-la-faim
                                                   J'avais mes petits ritals, mes petits bicots
                                                   toujours polis, propres et avenants
                                                   J'avais le chef de gare, jamais en retard
                                                   Et Jojo, le bouseux qui me prenait sur la paille
                                                   Et Bernard, la grande gueule du syndicat
                                                   qui ronronnait quand je lui talquais les fesses
                                                   Le peintre maudit m'offrait des bouquets d'iris
                                                   Georges de Sète se prenait pour un gorille
                                                   Et le petit Charles était oh ! comme ils disent

                                                   Aujourd'hui, j'ai mis au clou mes talons-aiguilles
                                                   Chez Emmaüs, mes porte-jarretelles, mes bas résille
                                                   J'ai laissé mon trottoir aux filles de l'Est
                                                   Mon carré de verdure aux Brésiliennes

                                                   À tous ceux qui se sont laissés aller entre mes cuisses
                                                   Si vous me croisez un jour dans un bus, au supermarché
                                                   N'hésitez pas à me faire un petit sourire discret
                                                   En souvenir de la belle Nicole de Paname !
                                                  

mardi 15 janvier 2019

MOT À MAUX


Mot doux, mot d'ordre
Mot de passe, mot d'excuse
Les mots ! Les mots !
On leur fait dire ce qu'on veut
Aux mots !
Mais les maux restent
Les maux ! Les maux !

dimanche 13 janvier 2019

CHARLIE… ON N'OUBLIE PAS


Après ça, le plus dur c'est de se retrouver devant sa page blanche.

Bien sûr, j'ai envie de crier, j'ai envie de taper du poing sur la table et de dire des putains de gros mots et de pleurer un peu aussi. Je pourrais aussi vous raconter l'histoire de l'ours qui se torche le cul avec un petit lapin, mais je ne suis pas sûr que ça nous ferait rire… pourtant elle est super rigolote !

En feuilletant les pages du web, j'ai trouvé des milliers de Charlie qui ont fleuri dans le monde entier. Et ça, ça fait vraiment chaud au cœur.

Alors le mieux, pour l'instant, c'est de s'assoir par terre et d'attendre que la poussière retombe.

dimanche 30 décembre 2018

MITSUBISHI


J'aimais ces matins blancs, quand on restait couchés au moins jusqu'à midi.

À travers la baie vitrée, on voyait les vergnes pelés qui agitaient leurs grands bras maigres dans le vent d'ouest. Puis la colline qui montait en pente douce jusqu'à la source des Charmes. Plus loin encore, le grand rocher noir, témoin de nos ébats champêtres. Vautré comme une crêpe sur le couvre-lit de laine, Mitsubishi ronronnait comme un gros diesel angora.
Parfois, tu te levais pour essuyer la buée sur les carreaux. En contre-jour, ton cul éblouissant accaparait tout mon champ de vision. Et tu revenais te blottir sous la couette. Et tu te faisais un malin plaisir à coller tes genoux glacés sur mon ventre. Et tu riais quand je te traitais de sadique.

Un jour, tu n'as plus ri du tout. Tes yeux sont devenus secs, tes lèvres livides. L'hiver s'est invité dans notre lit. La buée s'est incrustée aux carreaux. Le gros diesel angora s'est exilé au salon. 

Pourquoi fait-il si froid, soudain ?

dimanche 23 décembre 2018

LA GRANDE DAME EN ROUGE


Oui monsieur, j'ai passé une nuit avec la grande dame en rouge.

Mais revenons quelque temps en arrière.
Mai 1991, je débarque à l'hôtel Meridien de Colombo avec sac à dos et walkman.
Le réceptionniste présente un œil torve. Je montre mon passeport.
« Well, fwançais ! Vu veniou por affair ? », il me dit.
« Saphir jaune ! », je rétorque.
« Well, si vu aimey bon miousik, vu veney at nine o'clock dans la saloon ! »
Je remplis la fiche de renseignements. Il me donne ma clé. « Well, 719 ! »
Fin du premier acte.

Début du deuxième.
Vingt et une heures pétantes, le gosier desséché par une semaine de trek, je déboule dans le bar de l'hôtel. À cet instant précis, la seule vision de l'interminable rangée de flacons de whisky suffit à mon bonheur. Le camaïeu de tons jaunes et verts d'un Bunnahabhain de 1975 m'inspire. « Un double... sec ! ». 58° de volupté glissent le long de mon gosier et viennent réchauffer mes boyaux. D'autres clients arrivent. Il y a du costard-cravate, du polo Lacoste, du mocassin à glands, du tailleur Chanel, de l'escarpin verni et de la robe argentée qui s'arrête au ras du bonbon. Avec mon jean et mes camarguaises, je fais un peu tâche, mais personne ne semble se soucier de ma dégaine. Quelques murmures fusent. Des verres s'entrechoquent. Des mains d'hommes glissent le long des jambes de leur voisine. Ça mutine et ça lutine en toute impunité !

Le troisième acte commence dans un bruissement feutré. Du fond de la salle obscure, surgit une longue silhouette effilée. Elle semble glisser sur l'épaisse moquette émeraude. Au contact de la lumière, cette mouvante vision prend forme. Elle s'approche avec une grâce infinie de l'orgue électronique posé entre deux spots à parapluie. Une jeune femme fait désormais face au public impatient. Elle est grande, mince, un visage asiatique encadré d'une coupe à la Louise Brooks. Elle porte une longue robe de soie rouge, brodée de discrètes enluminures blanches. Le vêtement dévoile ses bras clairs, ses épaules graciles et, par une échancrure polissonne, la délicieuse courbe de ses mollets. Elle n'est pas franchement belle, mais possède un charme indéfinissable et une aura quasi mystique.

La grande dame en rouge s'installe au clavier, étire ses doigts avant de les laisser flâner sur les touches ivoirines. Des accords jazzy s'envolent, envahissent l'espace, se fondent dans le décor, s'immiscent au plus profond des êtres. Enfin, la grande dame en rouge égrène une ritournelle enivrante qui vient se ficher directement dans les cœurs. Sa voix est à la fois douce et rugueuse, un subtil cocktail entre Maurane et Bonnie Tyler.

Le concert se poursuit dans une infinie sérénité. Les spectateurs sont invités à déposer de petits papiers pour demander une chanson particulière. Le temps de siroter trois autres doubles, j'entends Woman in Love, Goodbye Yellow Brick Road, Yesterday, You're the One That I Want, Yesterday, Singin' in the Rain, La Vie en Rose (deux fois), My Way (trois fois !), plus quelques valses et paso dobles qui émoustillent de vieilles enrubannées. La grande dame en rouge y met toute son âme, donnant une saveur totalement originale à chacun des morceaux. Si l'exécution est parfaite, l'ambiance féerique, le whisky savoureux, je ne trouve pourtant guère matière à émouvoir mes vieux os de baroudeur. Aller, je me lance, je noircis nerveusement un billet :  Van Halen, Jump... et advienne que pourra !

Il est presque minuit, la fin du spectacle approche. Point de Jump à l'horizon ! Je suppute que la grande dame en rouge ne goûte guère ce genre de musique. Je m'apprête donc à regagner mes pénates. C'est alors que surgit des enceintes, l'intro si caractéristique imaginée par Edward Van Halen. La grande dame en rouge la maîtrise à la perfection, elle l'étire à l'infini, variant les sonorités et l'intensité musicale. Les yeux fermés, la bouche arrondie, elle semble comme envoûtée par le rock. Elle attaque le chant : « I get up... and nothing gets me down... » et c'est un déferlement d'énergie pure qui s'abat sur le public, sans doute peu habitué à ce genre d'excentricité. C'est dix minutes de folie, dix minutes de feu, dix minutes de rage qui me laissent groggy. Et la tension redescend doucement, comme dans la version originale. La grande dame en rouge est maintenant debout derrière le clavier, visiblement épuisée. Elle me lance un regard complice, avant de disparaitre aussi mystérieusement qu'elle était venue.

Le quatrième acte démarre comme le précédent, mais cette fois, j'arrive avec des munitions. J'ai préparé une copieuse liste de chansons : Born to Be WildSmoke on the Water, Born in the USA, Only Women Bleed, un peu de Bowie, beaucoup de Stones. Vous me croirez si vous voulez, elle connait tout et ne se contente pas d'une simple copie. Je découvre un We Are the Champions façon reggae, Johnny B. Goode se transforme en ballade suave et Live on Mars a capella me déchire le cœur. Quand Highway to Hell devient une biguine et que Gloria se pare de sonorités nord-africaines, on tutoie véritablement les anges. Et ce soir, mon ange est une grande dame en rouge. Mais comme dans tous les contes de fée, il faut que la princesse regagne son château. Le tour de chant s'achève avec Listen to your Heart de Roxette qu'elle chante sans jamais me quitter des yeux. « Listen to your heart... before you tell him goodbye ». Et comme une goutte de grenadine qui se dissout dans l'eau pure, elle s'éclipse encore.

Je passe une nuit agitée et le dernier acte ne se présente pas sous les meilleurs auspices : nous sommes dimanche, pas de concert ce soir. Mon départ étant programmé lundi, il y a fort à parier que je n'entendrai plus jamais la grande dame en rouge. La vie sur la route est ainsi faite de rencontres impromptues, d'amitiés éphémères, d'amours inachevées.

Je consacre la journée à faire ce pour quoi j'ai entrepris ce périple au Sri Lanka. La mousson d'été est toute proche, l'atmosphère est moite, la température pesante. Demain, je serai en France. Je n'aspire qu'à quelques verres de philtre des Highlands, un repas léger avant une bonne nuit de sommeil. En arrivant à l'hôtel, le réceptionniste me tend une enveloppe... rouge. J'y trouve un bristol : « Room 917, 9 p.m., (signé) Choon-Hee ». Le message est aussi bref que sibyllin, dessiné d'une écriture ronde, presqu'enfantine.

Les deux heures que je passe à m'apprêter sont sans doute les plus longues de ma vie. J'use autant de savon qu'en un mois de randonnée ! Coup d'éponge sur les bottes, Levi's 501 de gala, t-shirt Motörhead. Une goutte de sent-bon sous les bras.

À l'heure dite, je suis devant la chambre 917... le même numéro que la mienne, mais à l'envers. Le destin est parfois facétieux ! Avec ma bouteille de champagne et mon bouquet de lotus bleus, je suis aussi troublé qu'un ado qui se rend à son premier rendez-vous.
Je frappe.
La grande dame en rouge m'accueille.
La porte se referme sur nous deux.

Maintenant, n'espérez pas que je vous dise ce qui s'est passé après. Tout ce que vous saurez, c'est que j'ai passé une nuit avec la grande dame en rouge.

Rideau !

mercredi 12 décembre 2018

BLANC DÉCEMBRE


Blanc le soleil du matin
Blancs la colline et les pins
L'immaculée nature
S'invite à nos persiennes


Blanc le ciel, blanc le sol
Et
blanc le potager aussi
L'hiver sonne à la porte
Remettons du feu à l'âtre


Éparpillés sur les draps froissés
Tes cheveux blancs défaits
Sont comme un tapis neigeux
Sur lequel je m'endors… heureux

mercredi 5 décembre 2018

TATYANA M.


Si vous passez un de ces jours en Australie, n'hésitez pas à rendre visite à Tatyana M. Elle est peintre, d'origine russe et mariée à un riche homme d'affaires perpétuellement en déplacement, qui l'a installée dans un luxueux loft du centre de Darwin. Pour la rencontrer, ce n'est pas compliqué : il suffit de fréquenter les bars qui restent ouverts toute la nuit. Si elle n'est pas vautrée sur un coin du zinc, c'est qu'elle est en train de repeindre les chiottes.

Quand j'ai connu Tatyana, nous sommes tombés dans les bras l'un de l'autre. Ce n'était pas à proprement parler un coup de foudre... simplement, nous étions tous les deux pleins comme des valises ! Elle m'a hébergé durant quatre semaines, le temps de faire mon portrait à huile. Ça peut paraitre long, mais il faut savoir qu'elle ne peut peindre qu'avec au minimum un litre de vodka dans la cafetière. Ses mains cessent alors de trembler. Pour ne pas passer pour un goujat auprès d'une personne aussi délicate, j'avais opté pour le même régime.

Nous passions nos journées à picoler. Tous les liquides que nous ingurgitions suffisaient à apaiser nos appétits... tant nourriciers, que sexuels. J'ai d'ailleurs perdu 11 kilos durant cette période. Elle n'avait plus rien à perdre... à part peut-être un os ! La nuit, nous courions de bar en bar, grignotant de-ci de-là quelques cacahuètes égarées et imaginant de nouveaux cocktails plus fulgurants les uns que les autres : Ricard-téquila, whisky-Cointreau, rhum-Get 27... essayez, c'est... heu... ben, justement : fulgurant !

C'est au petit matin que l'inspiration lui venait. Elle se jetait alors comme une furie sur ses pinceaux et ses tubes de couleur. Chacun de ses gestes était comme un coup de griffe sur la toile. Des formes de plus en plus cohérentes apparaissaient comme par magie. Son style pourrait aisément s'apparenter au classique fauvisme, s'il n'était parsemé d'éléments cubistes apportant une certaine gravité à l'ensemble.

Un beau jour, il a bien fallu que je réinvestisse ma panoplie de routard. Monsieur M. avait annoncé son retour et j'avais encore toute l'Australie à découvrir. Si vous avez l'occasion de rencontrer Tatyana M., pourriez-vous lui dire que j'ai oublié ma montre sur le petit guéridon, près du jacuzzi ?

dimanche 18 novembre 2018

ROUGE NOVEMBRE


Il fait froid sur les toits
La pluie fait des claquettes sur le pavé
Quand la bise vocalise sous les marquises
Et les carreaux s'embuent de perles grises

Il fait froid dans les bois
Les ormes déplumés ont grise mine
Dame hulotte grelotte et le ru s'est tu
Peu fier, le paon a plié sa grande roue

Il fait froid du haut en bas
La cigale qui a chanté tout l'été
Se trouve un peu dans la dèche
Mais la fourmi félonne s'en bat l'œil

Il fait froid comme en Alaska
L'aube est sombre, la brune précoce
Râ, le scélérat, a mis les bouts
Qui sait quand on le reverra

Il fait froid jusqu'au bout des draps
Restons sous la couette, mon amie
Et laisse-moi lire entre tes lignes
Laisse-moi être ton Champollion

lundi 12 novembre 2018

DJIBOUTI


                                        Je garde le souvenir ému
                                          D'un corps d'ébène que j'ai tenu
                                            Trop vite aimé à la lisière d'un lit
                                              Dans un hôtel de Djibouti

                                                  Nimbée d'un parfum délicat
                                                    Elle s'appelait Samara
                                                      Le reflet de sa peau noire
                                                        Est ancré dans ma mémoire

                                                            Je nageais dans l'abîme de ses yeux
                                                              Plongeais dans l'ombre de ses cheveux
                                                                Elle s'amusait de la pâleur des miens
                                                                  Et rêvait à des pays lointains

                                                                      Elle nouait ses doigts autour de mes mains
                                                                        Caressait mon ventre de ses reins
                                                                          De son rire de gamine
                                                                            Naissaient des perles cristallines

                                                                                Je me souviens ses baisers brûlants
                                                                                  Ses lèvres sanguines buvant
                                                                                    À mon front les traits de sueur
                                                                                      Nés de ces moments de torpeur

                                                                                          Sous le drap froissé, un billet crasseux
                                                                                            Sera à tout jamais mon unique adieu
                                                                                              À cette fille de la corne de l'Afrique
                                                                                                Mon doux rêve impudique

mercredi 7 novembre 2018

HELLFEST


Comment survivre en milieu hostile ?

Si par le plus grand des hasards, tu es pris dans un troupeau de métalleux en goguette, pas de panique ! Sous des airs féroces, ils n'en sont pas moins fort sociables, si tu parviens à comprendre leur mode de fonctionnement.

Tout d'abord, ne refuse jamais une bière offerte par un métalleux, même si elle est tiède et de mauvaise qualité. Ne t'offusques pas s'il t'envoie un rot tonitruant dans les naseaux : c'est tout simplement sa manière à lui de dire qu'il a grandement apprécié de partager ce moment avec toi. 

Si au cours de la conversation il emploie le terme motherfucker, sache qu'il n'a néanmoins aucunement l'intention d'avoir un rapport sexuel avec ta maman. Ne te sens pas agressé s'il te colle de grandes claques dans le dos, il s'agit en fait d'un signe d'amitié sincère et durable.

Après avoir ingurgité l'équivalent d'une baignoire de Kro, ne demande pas bêtement où se trouvent les ouatère clozettes. Fais comme tout le monde : pisse contre un mur. Pour vomir, le caniveau est plus approprié. À la fin d'un concert de Slayer, utilise l'expression « Putain, ça déchire ! », plutôt que « Cooooooool ! ».

Le métalleux ne manque pas d'humour. S'il t'invite à tirer sur son doigt, fais-le sans rechigner et après qu'il eut émis une flatulence tonitruante, n'hésite pas à déclarer « Putain, tu schlingues, mon salaud ! ». Il te sera extrêmement reconnaissant d'avoir savouré sa plaisanterie et t'offrira une nouvelle bière en te bourrant les côtes de claques amicales.

Te voilà maintenant paré à te fondre dans le petit monde merveilleux du heavy metal. Ah ! Dernière recommandation avant de te laisser partir : afin de préserver ton intégrité anale, laisse tomber le polo Lacoste et les mocassins à glands !

samedi 3 novembre 2018

OCTOBRE VIDE


              Où portent mes yeux brûlants d'acide
                C'est encore les mêmes espaces nus
                  Tout me ramène à toi inexorablement
                    Où se posent mes doigts psychotiques
                      Branches sèches, vides d'émotions
                        Rien ne comble jamais cette absence
                          Emplissant la moindre de mes heures

jeudi 1 novembre 2018

ET UN… ET DEUX… ET TROIS-ZÉRO


Juillet 1998, je sillonne le Limousin en camping-car avec femme et enfants et lapin. Le 12, en fin de matinée, nous jetons l'ancre à Peyrat-le-Château, sympathique village d'un millier d'âmes. Dans la rue principale, nous passons devant un petit bistrot qui arbore fièrement une affichette "Ce soir, retransmission de la finale de la coupe du monde de football entre la France et le Brésil". Le copilote occasionnel qui, accessoirement, s'avère être mon fils ainé (13 ans), me lance un clin d'œil complice. Hé ! Hey ! Pigé, fiston !

On trouve un chouette endroit pour garer la cabane à roulettes, tout près d'un lac avec des canards. On déballe le pique-nique et on s'étale sur l'herbe. Le soleil brille, les oiseaux chantent... les grenouilles aussi. Les enfants barbotent... les grenouilles aussi.

Vers 19h00, les négociations commencent :

— Ma chérie, je crois que les enfants ont très envie de voir le match ce soir !
— Oh, oui, m'man, on zzz'avons très zzz'envie de voir le matsss ce soir !
     Ça, c'est le plus petit (11 ans).
— Mais, les enfants, vous savez bien que nous n'avons pas la télé dans le camping-car.
— Maman a raison, les enfants, nous ne pourrons pas voir le match ce soir. Oh la la ! Comme c'est
     triste !
— À moins que papa ne vous amène dans le bistrot devant lequel nous sommes passés ce matin !
— Heum ! De quel bistrot veux-tu parler, ma chérie ?
— Ben, moi zzz'ai pas vu le bissstrot, moi !
— Tu sais bien, mon chéri, le bistrot devant lequel Seb t'a fait un clin d'œil.
— Bôôô, j'ai pas fait d'clin d'œil, moi !
— Mais, il m'a pas fait de clin d'œil !
— Encore faudrait-il que vous ayez un casse-croûte pour partir.
— Ben, moi zzz'veux un casse-croûte au zzzambon, moi !

Opération rondement menée.

À 20h00, tous les mâles de la tribu font route vers le bistrot béni. L'endroit, prévu pour abriter une vingtaine d'individus, en temps normal, doit bien en contenir le triple pour cette soirée de gala. Des tabourets nous parviennent comme par magie. Grenadine pour tous les mâles de la tribu (sauf moi : un demi !). Passant de main en main, au-dessus des têtes, nos consommations arrivent. Toujours au-dessus des têtes, de main en main, mon billet de 50 Francs s'envole vers la caisse. De la même manière, la monnaie fait le chemin inverse.

L'ambiance est bon enfant. Nous sommes grimés aux couleurs de notre équipe. Les pronostics vont bon train. Ça se chicore gentiment.

— On peut pas perdre, on a Zizou, vindiou !
— Ouaih, mais ils ont Ronaldo, tudiou !
— Penses-tu, l'est cuit le Ronaldo ! Vaut mieux se méfier de Bebeto. Qui c'est qui le prend lui ?
     Liza ? Il va le bouffer fastoche !
— Et Leonardo, c'est du mou pour le chat ?
— Thutu est en pleine bourre, il va l'atomiser !
— Y'a aussi Roberto Carlos, il est capable de nous coller une praline des 40 mètres.
— Et qu'est-ce tu crois qu'il a sur ses gants, Barthez : du saindoux ?

21 heures pétantes, l'arbitre lâche les fauves. Onze bleus contre onze jaunes. Je ne vais pas vous refaire le match, toujours est-il que les Français prennent crânement d'assaut le camp brésilien et qu'en bon chef de meute, Zidane crucifie par deux fois le gardien adverse. Deux buts qui font l'effet de deux bombes atomiques dans le bistrot. Ça crie, ça vocifère, ça s'époumone, ça commande de nouvelles tournées !

La mi-temps arrive avec son nouveau ballet de verres et de billets manuellement aéro-transportés. Désormais, l'ambiance parait plus sereine, les langues se délient : « Tu viens d'où, toi ? De Brest ? Boudiou, vous z'avez pas la télé, chez les pingouins ? Huguette, mets donc une tournée aux p'tits Bretons ». Les enfants entament même un "On va gagner, on va gagner !" plein d'optimisme, repris par un chœur dissonant mais jovial.

Pour la seconde mi-temps, les Brésiliens se sont refait une santé et une agressivité toute neuve. Les bleus manquent de se faire écharper dix fois. Dix fois ils résistent. Et quand Manu Petit plante une ultime banderille à la dernière minute du match, ce n'est pas le bistrot qui explose, mais tout Peyrat-le-Château et tout le Limousin et toute la France aussi.

De partout des gens affluent. La rue est prise d'assaut par une foule bigarrée et bruyante. Des pétards éclatent, de nouvelles tournées sont commandées. On chante, on s'embrasse, on se tape dans le dos. D'autres nouvelles tournées sont commandées ! Des rondes sont improvisées mêlant jeunes, vieux, femmes, hommes, de toutes les couleurs, de toutes les conditions.

Ce soir-là, la France était black-blanc-beur... et bleue !

dimanche 28 octobre 2018

F.E.M.M.E.S.


                                                            F antasques idoles
                                                            E nivrantes muses
                                                            M aîtresses dévoyées
                                                            M ères essentielles
                                                            E ternelles épouses
                                                            S œurs évanescentes

                                                            Si uniques et toujours différentes
                                                            Lisses comme des grèves blondes
                                                            Carapacées d'aimables sentiments
                                                            Vives écorchées aux ronces mâles
                                                            Brisées dans l'arène des rancœurs
                                                            Souillées, vendues, meurtries
                                                            Mais encore debout
                                                            Le regard clair sur l'horizon
                                                            Les mains tendues vers le ciel
                                                            L'avenir est en elles seules

vendredi 26 octobre 2018

LES DEMOISELLES


Les demoiselles dansaient sous la lune bleue.

Les pieds nus dans le sable, elles dansaient et leurs longues chevelures dansaient aussi dans la brise littorale. Pour l'occasion, elles arboraient leurs plus beaux atours : Ézéphrine en mousseline beige, Psylvia en organdi safran, Diamante en satin parme et Perceneige en crêpe bleu ciel. Elles portaient des diadèmes fleuris, de longs colliers de nacre ruisselaient sur leurs poitrines frêles. Semblables à des compas, leurs jambes graciles dessinaient de larges arabesques sur le parchemin d'écume.

Les demoiselles dansaient toujours.

Une foule silencieuse s'agglutina à la lisière du bois de sapins. Des mains tremblaient, des cœurs vacillaient, des yeux s'embrumaient. Le chant des tambourins descendait en flots tourbillonnants le long de la colline herbeuse. Et les demoiselles dansaient encore quand le buccin lança son sinistre râle à la nuit.

Soudain, comme engendré par l'infini Pacifique, un brouillard sombre glissa entre les étoiles pour grignoter un peu plus le velours céleste. Une pluie fine irisa l'estuaire. Des griffes de feu zébraient l'horizon. Une méchante odeur de soufre s'immisça au plus profond de la lande. La brise devint blizzard. Un froid épais s'abattit sur les demoiselles. Elles se blottirent les unes contre les autres pour trouver un peu de chaleur, un peu de courage, un peu de réconfort.

Les demoiselles ne dansaient plus.

Fières comme des oriflammes, elles faisaient maintenant face à l'océan funeste. À la fois chasseresses et proies, maîtresses et esclaves, déesses et simples mortelles, elles attendaient — plutôt, elles espéraient — que le dieu Ymmël viennent enfin les épouser et les mener en son lointain domaine orageux.

Dans un vacarme apocalyptique, une colossale main noire descendit du ciel, happa les demoiselles sans ménagement et les emporta vers un pays de glace et de sang.

Au lendemain, ne restait plus sur le sable froissé qu'un amas mêlant mousseline beige, organdi safran, satin parme et crêpe bleu ciel.

mardi 23 octobre 2018

BISTOURI


« Un jour, je te ferai bouffer tes couilles ! »

Il y a 14 ans, j'avais 14 ans. Il y a 14 ans, j'ai perdu ma virginité sous les coups de boutoir d'un immonde salopard. Pétrifiée par la honte et le dégoût, je n'ai jamais parlé de cette agression à personne. Comment avouer à ses parents qu'on a été violée par son prof de sport ? Et comment leur faire comprendre que la peur et le désarroi m'ont empêché de me débattre ? Pendant tout ce temps, j'ai préféré ruminer ma colère.

Insidieusement, une vilaine mélancolie s'est mise à me ronger. J'ai pensé au suicide. J'ai même eu envie de mutiler cette partie de mon anatomie à tout jamais souillée. Il m'a fallu des jours et des jours pour canaliser ma rage. Des semaines, des mois et des années à ressasser les seuls mots que je voulais cracher à la gueule de celui qui avait saccagé mon enfance : « Un jour, je te ferai bouffer tes couilles ! »

Et ce jour est arrivé !

L'immonde salopard est encore dans les vap, il émerge doucement. Je crois qu'il ne comprend pas ce qui lui arrive, je ne suis même pas sûr qu'il m'ait reconnue. Il tente de défaire ses liens, mais ses mains et ses pieds sont solidement arrimés aux quatre coins du grand lit en fer. Alors il gueule, il crache, il menace…

Avec précaution, je retire un bistouri de son emballage stérile. Ça fait longtemps que j'attends ce moment : aujourd'hui, je vais lui faire bouffer ses couilles… et le reste avec !

vendredi 19 octobre 2018

SOUVENIRS, SOUVENIRS


La vie continue, on finira bien par s'habituer à son absence. Ce qui est sûr, c'est qu'on ne l'oubliera pas.

Oui, la vie continue, et on rencontrera toujours les mêmes qui disaient que Johnny c'était pas de la musique, c'était du bruit ! Les mêmes aussi qui juraient, la main sur le cœur, qu'il chantait en play back, qu'il était évadé fiscal en Suisse, ou à Los Angeles, ou alors à Saint-Barth… enfin, il fraudait le fisc, c'est sûr ! Et la drogue, et les clopes, et l'alcool, et le sexe, et la débauche…

Et puis, tous les ans, Michel Drucker nous fera une émission Spéciale Johnny où des candidats de la Star Ac' viendront pourrir l'œuvre du Patron en se trémoussant comme des gorets qu'on égorge. Tous raconteront une anecdote avec Johnny dont on se fout royalement… sauf Drucker qui gloussera comme une vieille folle qui aurait avalé un grumeau. Avec un peu de chance, Patrick Bruel nous fera bien un album de reprises !

Heureusement, il y aura aussi ces soirées avec Jean-Marc, René, Luc, Étienne, Nanar et tous les autres frappadingues du gars Jojo. Après avoir fait chauffer le teppaz, on dégoupillera quelques boutanches de Jack et la conversation reprendra comme avant : « Ouaih, Johnny, c'était bien entre 60 et 80, après c'était d'la merde ! »  —  « Putain, t'es con : son meilleur album, c'était  celui  de Berger ! »  —  « Et Sang pour sang du fiston, il sent le poireau ? »  —  « Hey, Keith ! Fais tourner les Knachis ! »

Il ne faudra pas longtemps pour qu'on se retrouve tous à poil sous la lune à beugler « Que je t'aimeuh ! Que je t'aimeuh !… » Les plus fragiles vomiront sans doute sur les bégonias de la voisine… on s'en fout, on l'aime pas, la vieille chouette ! Il sera alors temps pour chacun de regagner  ses  pénates,  avant  que  la  maréchaussée  ne  s'invite  aux  festivités  à  grands  coups de  pin ! pon !

Le lendemain, on se réveillera avec un troupeau de bonobos parkinsoniens dansant le kazatchok dans le crâne, et une haleine à faire calancher toutes les michetonneuses de la rue de Buda ! Et on se dira : vivement la prochaine soirée avec Jean-Marc, René, Luc, Étienne, Nanar et tous les autres frappadingues du gars Jojo !

Restons vivants !

mardi 3 juillet 2018

LA BELLE ISABELLE


Isabelle et le maréchal des logis-chef

En été, la belle Isabelle bronzait nue dans la garrigue.

— Brigadier, passez donc les menottes à cette impudente donzelle !

     — À vos ordres, maréchal des logis-chef, mais ne vaudrait-il pas mieux auparavant lui passer un
         vêtement sur les épaules ?

— Sûrement pas, bougre de couillon, ce serait effacer les traces de l'infraction.

     — Devons-nous donc la traîner en tenue d'Ève jusqu'à la gendarmerie ?

— Si fait, tête de coucourde !

     — Ce sera alors la fin de l'enquête ?

— La justice de la République passera.

     — Finie notre traque dans la garrigue ?

— On lui tranchera le cou.

     — Pour avoir seulement dévoilé sa belle anatomie ?

— La justice est la justice.

     — Peuchère, la petite ne fait de mal à personne. Ne pouvons-nous pas la laisser filer ?

— Ma foi, l'idée n'est pas mauvaise et le sous-préfet n'en saura rien.

Dans les buissons, des dizaines de voyeurs approuvèrent la décision.




Isabelle et le sous-préfet

En été, la belle Isabelle bronzait nue dans la garrigue.

Mhhh ! Voilà donc la gourgandine qui met en émoi la région tout entière !

     — C'est exactement ça, monsieur le sous-préfet.

Mhhh ! Dites-moi, maréchal des logis-chef, quelle est alors la sanction requise pour une telle
    infraction ?

     — Le code pénal préconise une peine d'emprisonnement de trois jours, assortie d'une amende
         de 50 nouveaux francs.

Mhhh ! Eh bien, pourquoi ne pas faire appliquer la loi sur-le-champ ?

     — Hélas, monsieur le sous-préfet, toutes les prisons d'ici jusqu'à Tarascon sont déjà remplies
         de voleurs, de braconniers, d'ivrognes et de Parisiens.

Mhhh ! Ma foi, si vous pouvez m'assurer que ce délit ne constitue pas un trouble majeur à l'ordre
    public, je crois que nous pouvons laisser cette demoiselle en liberté surveillée, en espérant que
    l'affaire ne soit jamais portée à la connaissance de monsieur le ministre.

Dans les buissons, des centaines de curieux décidèrent de reconduire le sous-préfet aux prochaines élections.



Isabelle et le ministre

En été, la belle Isabelle bronzait nue dans la garrigue.

Vous devez savoir, monsieur le sous-préfet, que l'affaire fait grand bruit dans tout le pays.

     — Mhhh ! Je n'en doute pas, monsieur le ministre.

Les lois fondamentales de l'État sont bafouées.

     — Mhhh ! Pour sûr, monsieur le ministre !

Les fondements même de la démocratie foulés au pied !

     — Mhhh ! Tant que ça, monsieur le ministre ?

Si fait, ça jase dans les plus hautes sphères du pouvoir... et que fait la maréchaussée ?

     — Mhhh ! Hélas, monsieur le ministre, je ne dispose que d'un valeureux maréchal des logis-chef
         et son adjoint qui sont déjà fort occupés à traquer les malfrats de tous acabits.

Les caisses de l'État sont vides.

     — Mhhh ! Depuis des lustres, monsieur le ministre ! Mais permettez-moi de vous suggérer
         d'observer attentivement ce que l'on peut apercevoir sur la fesse gauche de la demoiselle.

Saperlipopette ! Mais c'est... mais c'est... un grain de beauté... en forme de...

     — Mhhh ! Oui, monsieur le ministre, un grain de beauté en forme de bonnet phrygien !

Mazette ! Nous sommes bien là face à une affaire d'État ! Il faut que toutes les charges retenues
    contre cette demoiselle soient levées séance tenante. Et faites en sorte d'user de la plus grande
    discrétion pour que monsieur le président de la République ne soit pas éclaboussé par le
    scandale.

Dans les buissons, des milliers de badauds entonnèrent discrètement la Marseillaise.




Isabelle et le président de la République

En été, la belle Isabelle bronzait nue dans la garrigue... Mais pas ce jour-là !

Faisant fi du protocole, monsieur le président de la République avait pris la micheline jusqu'à la gare de Gonfaron. Pour l'occasion, il avait troqué son habit d'apparat pour une tenue plus appropriée au climat méditerranéen.

Maintenant, il traversait la garrigue à grandes enjambées pour s'en aller demander la main de la belle Isabelle. Elle trouva monsieur le président de la République plutôt bel homme et fort aimable de surcroît. Elle répondit donc favorablement à sa requête.

Ce jour-là, la belle Isabelle épousait le président de la République.

Désormais, en été, la belle Isabelle bronze nue dans les jardins de l'Élysée.

Dans les buissons...



L'ultime rendez-vous

La garrigue frissonne sous le soleil rosé d'un crépuscule de printemps. Une frêle silhouette est adossée à un olivier maintes fois centenaire.

— Bonsoir la Faucheuse !

     — Bonsoir belle Isabelle !

— Nous avons rendez-vous.

     — Nous avons rendez-vous depuis 83 ans. Tu es même un peu en avance.

— J'ai eu une belle et longue vie.

     — Tu n'as pas de regrets ?

— Aujourd'hui, j'ai réuni mes enfants, petits-enfants et arrières-petits-enfants. Nous avons parlé,
    nous avons bu. Nous avons ri, nous avons chanté. Je leur ai dit au revoir. Je les ai embrassés.
    Ils ont compris.

     — C'est bien. Tu es prête, alors ! Est-ce que tu as une dernière volonté ?

— Peuchère ! J'aimerais mourir nue dans la garrigue !